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Le job board franco-allemand

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L'expression du pouvoir en France et en Allemagne - Du point de vue français

Auteur : Pierre de Bartha*

"J'indique une direction, je prends une décision, à l'histoire de me répondre!" Comment mieux illustrer l'attitude française vis-à-vis du pouvoir que cette affirmation de François Mitterrand, alors Président de la République ? Nicolas Sarkozy, fraîchement élu, revendique, quant à lui, l'obligation d'imposer des changements, car "si ce n'est pas le Président, qui le ferait ?" Fidèle à cette conviction, il a chargé le conseil constitutionnel de réfléchir sur "l'accroissement des responsabilités du président".

Cela ne peut que troubler un Allemand qui pensera : "Nous savons où mènent les attitudes autocrates de monarques absolus" ! Le "Bundespräsident" n'a pas de pouvoir politique, juste une fonction représentative. La chancelière Angela Merkel manie le pouvoir par la concertation, en mettant habilement d'accord les parties prenantes sur le plus petit dénominateur commun. En conséquence, une majorité d’Allemands a accueilli le nouveau président français avec appréhension, craignant un "nouveau Napoléon" au langage cru qui va imposer ses vues à la communauté européenne.

Luther contre Descartes

L'approche du pouvoir est étroitement lié au conditionnement religieux et à l'histoire. L'esprit protestant et calviniste a façonné la pensée allemande au point de mettre l'argent et l'utilité pour la communauté au centre de l'action individuelle. 'Mériter' de l'argent (traduction littérale de "gagner de l'argent"), c'est avoir un pied au paradis. Dans ces cinq mots de Descartes, "Je pense, donc je suis", le "je" figure deux fois. L'ambition individuelle y est au centre de l'action. Au paradis tous les êtres humains seront égaux, mais pendant la vie terrestre peuplée de pêcheurs et dans une France catholique, gagner plus d'argent peut être accessoire si l'on a su être le plus brillant, tisser son réseau relationnel ou manoeuvrer habilement. D'où la perception classique et douloureuse Outre-Rhin du "filou" français imprévisible et non fiable dans les affaires.

Le jeu faussé du rapport de force : marquer des points ou convaincre ?

Le système scolaire prépare les Français depuis leur plus jeune enfance à la compétition et aux jeux de pouvoir. Imprégnés de l'histoire des conquêtes françaises, les jeunes, poussés par leurs parents, apprennent déjà très tôt qu'il faut être du "bon côté du pouvoir", pour ne pas subir la loi du plus fort. Les meilleurs pourront intégrer les grandes écoles, véritables antichambres du pouvoir politique et économique. La "loi du plus fort" est une loi de la nature. "C'est de bonne guerre!" ... expression inimaginable Outre-Rhin.

Il en découle deux conséquences significatives :

1. Le clivage entre "ceux d'en haut" et "ceux d'en bas", la fameuse "fracture sociale" dont Chirac avait fait son cheval de bataille en 1995. L'histoire de France est marquée par des révolutions sociales, car la seule façon de faire bouger le pouvoir en place est la révolte.
2. Lorsqu'on est "responsable", il faut la légitimité du pouvoir pour l'exercer. A défaut, on est fonctionnaire ou on fait partie de l'intendance.

Se mesurer aux autres, montrer son envergure, avoir une intelligence d'avance, savoir anticiper, obtenir les faveurs du "roi", augmenter son propre pouvoir (d'influence) est devenu une seconde nature.

Qu'il s'agisse des relations sociales, d'une relation client / fournisseur, d'un débat télévisé, ou même d'une conversation de salon, la question omniprésente est : "qui va prendre l'ascendant sur l'autre ? C'est un jeu, il s'agit .. de marquer des points .. de gagner ! Outre-Rhin, par contre, on ne joue pas, il s'agit de convaincre par une démonstration factuelle, une expertise. Il s'agit de trouver une "solution avec laquelle chacun peut vivre". Décalage dramatique dans les relations franco-allemandes : l'aspiration communautaire allemande du "win-win" est perçue chez nous au mieux comme un
"consensus mou", si ce n'est de l'hypocrisie.

Autorité ou "autoritarisme" ?

Dans l'hexagone, pour gérer toutes les individualités brillantes et ambitieuses, il faut une autorité forte, un chef à la fois respecté et craint. Un avis contraire donné ouvertement à son chef est vécu comme un manque de respect de son autorité, une mutinerie, une trahison. Face au pouvoir, le Français râle, mais s'y soumet ou se résigne ; l'Allemand argumente et refuse de s'y soumettre tant que cela n'a pas de sens pour lui. Outre-Rhin, un chef ne peut pas de limiter à dire "c'est une décision stratégique" ou "je le sens". Il se doit de "justifier" sa décision ! On a payé cher pour savoir qu'on n'a plus à obéir à des "ordres". On a besoin de "nachvollziehen" (comprendre en profondeur). Un collaborateur allemand habitué à exercer sa "critique constructive" pour s'approprier un projet est perçu comme arrogant par son chef français. De son côté, un dirigeant allemand attend de la "loyauté critique" de ses équipes. Si elles sont françaises, elles n'oseront le contredire... que si le relationnel et la convivialité le permettent !

Le Français n'étant pas formé à créer un consensus en groupe, c'est au patron de formuler une synthèse, voire de l'imposer. Un chef "consensuel" est plutôt perçu comme faible, insécurisant. Il n'est pas rare de voir dans les médias français un PDG représenté comme un monarque, sceptre à la main. Il est donc tout à fait normal qu'un nouveau patron "prenne le pouvoir", s'impose et s'entoure de "ses hommes de confiance". Outre-Rhin, depuis 1945, le mot "autorité" signifie "expertise" ou ... "autoritarisme" !

Concentration et non partage du pouvoir : risque ou garantie ?

Depuis Colbert, nous avons la croyance qu'une centralisation du pouvoir et donc des responsabilités est la garantie d'une gouvernance saine. Ainsi, les processus décisionnels allemands nous étonnent :

"En cas de désaccord ou de crise nécessitant une réactivité, personne n'a le "pouvoir de décision", personne ne tranche !"

A moins d'une véritable "complicité", il est inconfortable, voire inacceptable pour un chef français de diriger en binôme. Le partage du pouvoir va à l'encontre de tous les intérêts de l'individu, de l'entreprise, de la nation !

Pour sa structure française, une maison mère allemande privilégiera toujours une gouvernance collégiale à un "Président Directeur Général" qui demande les pleins pouvoirs. Pourtant les Français se retrouvent souvent en présence d'Allemands hégémoniques dans les affaires. Ce vécu est généralement dû à une insécurité allemande quant à la maîtrise du projet côté français. Ils s'investiront alors à prendre le pouvoir, ou plutôt le contrôle sur les processus, et non sur les hommes.

En Allemagne, le partenariat est une évolution naturelle qui s'inscrit dans un référentiel communautaire. Dans l'hexagone plus individualiste (à moins de détenir 51 % des parts) le partenariat est un mal nécessaire, une solution de dépendance qui ne se justifie que pour mieux résister à une menace majeure ou à un ennemi commun. Pour s'en convaincre, il ne suffit pas que le projet d'alliance soit raisonnable, comme en Allemagne, il faut d'abord établir un lien fort, une convivialité avec son homologue clé. Cette approche personnalisée est mal interprétée par les Allemands, pour lesquels l'affect est un élément aléatoire et perturbateur qui n'a pas sa place dans les affaires.

La France a une histoire - l'Allemagne une mémoire

Constatant que la "patrie" était une notion suscitant l'indifférence pour une majorité de la population française au milieu du 19è siècle, les pères de la 3è République décidèrent de donner aux jeunes Français un enseignement patriotique. Le mythe de "nos ancêtres, les Gaulois", devait donner une identification commune à une population se composant en majorité d'immigrés. Pour remonter le moral à une nation déprimée par la défaite contre les Prussiens, on glorifia "Vercingétorix" qui affronta courageusement l'empire romain. Les jeunes Français d'aujourd'hui apprennent la fierté d'être français, non seulement à travers l'histoire, mais aussi à travers leurs dirigeants politiques et économiques. Ceux-ci ne cessent de souligner le rôle de la France dans le monde, la nécessité de figurer en première place dans les institutions internationales et d'être "champion du monde" dans sa catégorie.

Face à cela, les Allemands n'ont qu'une mémoire, celle d'avoir commis l'irréparable, l'impardonnable. Il leur ne reste que leur économie et leurs sportifs auxquels s'identifier. Les Français sont fiers de leur histoire, les Allemands doivent exister malgré leur histoire.

Compromis-sion ou conscience

Chaque culture est cohérente en soi. Il n'y a pas de recette miracle pour les concilier. Il faut se garder de mettre en place les coopérations au hasard des états d'esprit et affinités de grands patrons. L'interfaçage entre structures doit être managée consciemment :

Comprendre sans juger
Partager le référentiel culturel et les états d'âme de son homologue
Prendre le temps de témoigner des incompréhensions et appréhensions en tête-à-tête. C'est d'abord tout un apprentissage de l'autre. Puis, décider de concert au cas par cas, en conscience.

Vous pouvez consulter le point de vue allemand en suivant ce lien.

* Pierre de Bartha
JPB Consulting Sàrl
Gérant associé
Pierre.debartha@jpb.net
www.jpb.net